Kriegsmarine / M3800
Cette épave a énormément d’importance pour moi, car ce fut ma première identification réussie. Abordé comme un défit pendant le covid, c’est de ce travail que découlera ma compréhension des archives allemandes et toute la méthodologie que j’ai pu bâtir autour de la recherche d’épave.
C’est en recherchant les vestiges du M534 JUNGINGEN que les plongeurs du GPE (Groupe de Plongée Epave d’Alain Richard et Jean-François JEU) furent alertés par les plongeurs de la palme Berckoise de l’existence d’une épave d’un navire militaire à proximité de l’épave du MADALI, en effet celle-ci se trouvant à moins de 600 m de ce dernier.

Une première exploration effectuée en 2007 par les équipes d’Alain Richard permirent de confirmer l’origine allemande, mais aussi de déterminer quelques caractéristiques du navire :
Il s’agit d’un navire armé Allemand, à vapeur d’une cinquantaine de mètre, certainement un drageur de mine du fait de la présence de treuil permettant de traîner un système de câble destiné à neutraliser les mines magnétiques.
L’épave est fortement ensablée à cette époque et la proue semble avoir disparue. Un canon, dont la culasse affleure du sable est retrouvé à l’arrière du navire, des caissons de munitions à proximité laisse penser que l’armement du navire comportait un canon de 105 mm. Serait ce le JUNGINGEN ?
La question se pose dans la mesure où l’on se retrouve avec un navire aux caractéristiques proches, dans la zone de naufrage du navire recherché ! Cependant un autre plongeur, christian DUVAL, a remonté une année avant, en 2006 une fusée d’obus éclairant apportant un indice crucial, la date 1944, frappée dessus permettant ainsi de situer la date du naufrage et écartant donc la possibilité que cette épave soit le M534 JUNGINGEN.

Un nouveau mystère venait donc d’apparaître ! Durant 13 ans l’épave garde son secret, étant connue comme l’épave A pour les plongeurs du GPE ou comme l’épave n°2 pour ceux de la palme Berckoise. En 2020, la crise du covid vient perturber l’activité de beaucoup de monde et faute de pouvoir passer mon temps sous l’eau, je passe mon temps dans les livres, archives et des pistes sérieuses apparaissent !!
Comme évoqué, ces recherches ont pu aboutir, essentiellement grâce à un travail d’archive.
L’indice principal fut l’année 1944 découvert sur la tête d’obus. A partir de là, nous avons pu restreindre l’exploration des archives sur les 9 premiers mois de l’année 1944, le restant des forces de la Kriegsmarine ayant quitté notre littoral au début septembre.
En commençant par le haut de la pyramide hiérarchique, nous avons exploré les « War diary » de l’amirauté de la kriegsmarine pour cette année.
Ces « War diary » allemands ayant été traduis en anglais et disponibles en format « Full text », ils ont constitué une bonne base de départ :
C’est ainsi que l’on remarque un événement ayant eu lieu dans la nuit du 28 au 29 août 1944, au cours d’un transfert de navires de la 38ème flottille de MINENSUCHBOOT de Dieppe à Boulogne.

Fig.11 : Extrait et traduction de la page 621 : Le commandement des opérations navales, informe l’amirauté que le bateau démineur M-3800 coule après avoir été touché par une bombe et que le M-3820 a été remorqué à Boulogne après avoir été endommagé par un impact de bombe.
Un peu plus loin dans les war-diary P627, nous en apprenons plus sur les causes du naufrage :

Fig.12 : Extrait et traduction de la p 627 : 3 bateaux de la 38eme Minesuchboot flottille avec un chasseur de sous-marin et un bateau de patrouille sont transférés de Dieppe vers Boulogne dans la nuit du 28 août. Le M-3800 coule après de nombreuses attaques aériennes et le M-3820 doit être remorqué à Boulogne après avoir été endommagé.
Nous avons donc l’information d’un naufrage dans notre zone de plongée et nous avons l’unité concernée : la 38ème Minensuchflottille, qui comme nous l’avons vu précédemment dépend de la 2éme SICHERUNG Division. C’est donc maintenant dans les KTB de celle-ci que nous devons prospecter pour en savoir plus.
Dans un premier extrait, nous retrouvons pour la nuit du 28/08/44, la composition du convoi entre Dieppe et Boulogne :

Fig.13 : Commandant RALL de la 15 vorpostenbootFlottille, déménage de Dieppe à Boulogne avec les navires suivants : UJ1430, du V716, M3800, M3820, M3854, M3836, V1530 et du R229.
Ensuite nous retrouvons dans le KTB de la nuit du 29/08, les événements survenus durant ce transfert, transmis par le commandant RALL au QG de la 2ème SICHERUNG DIVISION :

Fig.14 : Le commandant signale une première attaque à 00h20 sans dégât, puis à 03h39 une nouvelle attaque avec un coup direct sur le M-3800 au niveau du gaillard avant et que celui commence à prendre l’eau. Enfin, il annonce à 04h23 que la M-3800 a coulé dans le milieu du carré BF 3359, avec une grande partie de son équipage et que les bateaux de secours n’ont pu se rendre sur place du fait du mauvais temps.
Nous venons d’apprendre 2 éléments importants : une bombe a touché le M-3800 sur le gaillard avant (cela correspond à la partie surélevée à l’avant des bateaux) et une position approximative du naufrage : milieu du carré BF3359. En effet durant la guerre, les Allemands découpaient leurs zones d’opérations en carré avec des coordonnées afin de signaler leur position rapidement.
En utilisant le site navalgrid, nous pouvons définir géographiquement le quadrant BF3359 et l’on se rend bien compte que celui-ci correspond à la zone du convoi.

Toujours dans le KTB de la 2eme SICHERUNG, nous retrouvons le rapport du commandant RALL à son arrivée à BOULOGNE :
Fig.16 : Extrait du KTB. Traduction : le commandant de la 15 vorpostenFlottile rapporte à son arrivée :
A partir de 00h00, plusieurs chasseurs bombardiers ont survolé notre convoi. Le M 3800 a reçu un bombardement direct sur le gaillard avant à 03h12 après deux coups rapprochés. le M 3854 et UJ 1430 ont porté assistance. Le bateau a coulé à 03h30. A 06h16 une Bombe a touché le M3820. Pertes : 6 blessés grièvement et 8 légèrement. Pertes sur M3800: 13 disparus, 16 blessés graves et 14 légers.

Pour essayer de retrouver plus d’informations concernant la position du naufrage, nous parcourons maintenant les KTB de la 38eme Minensuchflottille et nous trouvons effectivement pour la nuit du 29/08 une mention du naufrage du M-3800 et des coordonnées plus précises :
50°28,5 N / 1°26,5 O

Fig.17 : Extrait du KTB de la 38eme minensuchflottille.
En reportant ce point sur une carte marine, on se retrouve à 1,2 mille nautique de la position de l’épave de notre bateau, ce qui étant donnée la précision de l’époque, très proche :
Epave n°2 / A : 50°27’710N – 1°26’415E
Position théorique du naufrage : 50°28,5 N – 1°26,5 O
Une autre source d’information vient confirmer cette attaque et nous apporte cette fois des détails concernant les attaquants. En effet dans les rapports des escadrons de lutte anti-naval de la royal air force, nous trouvons une trace d’une attaque par les Beaufighter du 143 squadron du coastal command basé à Manston en Angleterre :
Fig.19 : Extrait du formulaire 540 du 143 Squadron.


Avec l’ensemble de ces informations, nous avons donc la certitude qu’un navire de type Minensuchboot a été coulé dans la zone du convoi en plus du H7 MADALI et du M534 JUNGINGEN : Le M-3800.
Maintenant que nous connaissons l’identité d’un navire naufragé dans notre zone, nous nous attachons à en connaître les caractéristiques afin de voir si nous retrouvons ceux-ci sous l’eau.
Les archives allemandes mentionnent l’origine du M-3800 : il s’agit d’un ancien bateau pilote hollandais (Stoomloodsvaartuig No. 16) armé par la marine Hollandaise en navire de garde (Hr. Ms. BV 18) capturé en mai 1940 durant l’invasion de la Hollande et remis en service au sein de la Kriegsmarine sous la dénomination M-3800.
Les archives Hollandaises nous permettent d’en apprendre un peu plus sur les caractéristiques de notre navire :
Hr. Ms. BV 18
(ex Stoomloodsvaartuig No. 16)
Chantier : Rijkswerf Willemsoord à Den Helder 1924
Longueur : 46,5 mètres
Largeur : 7,79 mètres
Déplacement : 584 tonnes
Motorisation : 1 x machine à vapeur à triple expansion
Puissance de la machine : 950 ch
Vitesse maximale : 10 nœuds
Equipage : 19
Armement hollandais : 2 canons de 3,7 cm
Il fut réarmé en 1944 de la façon suivante : 1x 8,8cm ; 1x 3,7cm ; 2x 2cm Flak
Chose intéressante, ce navire hollandais a 2 « sister ship », c’est à dire qu’il existe 2 navires similaires ayant été construits en tout point identique, les Stoomloodsvaartuig n°17 et 19.
Le n°17 survivra au conflit et finira sa carrière comme prise de guerre au sein de la marine Russe.
Le n°19 sera détruit en mai 1940 en sautant sur une mine dans le port de Rotterdan, en essayant de fuir l’invasion allemande avec à son bord une cargaison de 111 lingots d’or en provenance de la succursale locale de la nederlandsche bank. Après la guerre en 1946, une dragueuse retrouve par hasard 101 lingots, 9 sont encore quelque part au fond de la rivière.
Grace aux archives hollandaises nous disposons de plusieurs photos de ces bateaux, chacun étant clairement identifié à l’aide d’un numéro sur la proue :


Proue du Stoomloodsvaartuig No. 16, c’est cette photo qui sera déterminante pour l’identification.

Il est porté à notre connaissance la trouvaille de plaques de construction en bronze portant des annotations en hollandais.
Nous avons donc la confirmation de l’origine hollandaise de notre épave.
En observant les différentes photos de proue des 3 navires, on remarque la présence d’une partie rectangulaire en dessous de l’écubier (trou permettant le passage de l’ancre) uniquement sur le 16 et non sur le 17 et 19, on dispose donc d’un élément remarquable pour notre bateau. Nous profitons des images d’une plongée effectuée par la palme Berckoise un jour de belle visibilité pour vérifier la proue de notre épave qui s’est désensablée depuis les plongées du GPE. Nous retrouvons l’écubier caractéristique des bateaux 16-17-19 et en dessous de celui-ci nous retrouvons la pièce rectangulaire spécifique au numéro 16 mais aussi le liseré horizontal et la petite sortie ronde au-dessus de ce liseré caractéristique des 3 bateaux.

Pour récapituler les éléments en notre possession, nous avons un bateau qui possède 4 éléments remarquables strictement identiques au stoomloodsvaartuig n°16 au niveau de la proue.
L’épave a été remesurée en 2021 avec la proue désensablée à 48m en longeant la coque, donc nous sommes sur les bonnes dimensions par rapport aux 46.5m du M-3800 étant donné la courbe de la coque prise en compte lors de la mesure sous-marine.
Des plaques de construction ont été trouvées, attestant de l’origine hollandaise du bateau.
Au cours des précédentes plongées, le GPE a identifié une chaudière vapeur et un plancher bois signe d’une construction d’avant-guerre.
Des couverts de la kriegsmarine, une cartouchière de fusil Belge en dotation dans l’armée allemande et des munitions de 88mm allemandes attestent de l’utilisation allemande du bateau.
La présence du canon de 88 à l’arrière du bateau permet de placer la date du naufrage après juin 1944 (Le M3800 ayant reçu son canon de 88 en juin 44).
D’après les KTB, le M-3800 a été touché sur le gaillard avant. L’observation de l’avant du navire avec les tôles éventrées de l’intérieur vers l’extérieur confirme ce fait.
A la vue de tous ces éléments et même sans avoir trouvé de Cloche, ou de numéro de série permettant d’affirmer à 100% qu’il s’agisse du bon bateau, nous pouvons cependant conclure que l’épave A ou n°2 est celle du M-3800 coulé le 29/08/1944 lors d’un trajet Dieppe-Boulogne par les Beaufighters du 143 squadron du Coastal Command.
Le M3800 était le bateau leader de la 38ème, il aura participé aux opérations militaire de 1940 à 1944, a été touché de nombreuse fois, dont un échouage et son dernier déplacement lui sera fatal.
ci-dessous, les quelques photos du M3800 en opération.









Ci dessus – Vue du M3800, au début du conflit en 1940, à comparer avec l’image en dessous juste avant son naufrage en 1944. Les mats ont disparus, l’arrière a été remanié, ainsi que l’avant, résultat des combats et dommages reçus durant ces 4 ans.

